Le sablier

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Le milieu se resserre, et le sable coule encore

« Supprimer le milieu, c’est supprimer le seul étage qui savait désobéir. »

Nouvel organigramme, désormais en verreOn ne demande pas au sablier de se retourner.Le sommetqui décideLe milieudes machinesLa baseclient et matérielne font jamais grèveLe sable coule encore.
Le sablier : un sommet qui décide, une base qui touche le client et le matériel, un milieu qui se vide.

Le signal

Le lundi 26 octobre, Microsoft a proposé à environ 60 000 salariés de partir, soit 27 % de ses effectifs, aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en Inde. Pas de licenciement : un courriel, une offre, un délai jusqu’à début décembre. La porte n’est pas fermée ; elle est grande ouverte, avec un sourire.

La liste des équipes concernées vaut une radiographie. Sont invitées à partir la finance, les ressources humaines, mais aussi Windows, Xbox, Copilot et les équipes d’intelligence artificielle : ceux qui gèrent et ceux qui conçoivent. Même ceux qui construisent l’IA sont invités à céder la place à leur création, ce qui relève soit de l’ironie, soit de la cohérence. Sont exclus les commerciaux, le marketing, la sécurité et certaines fonctions d’ingénierie : ceux qui vendent et ceux qui gardent les machines. Et l’offre s’arrête au niveau 70, juste sous la direction. Le sommet n’est pas concerné : on ne demande pas au sablier de se retourner.

Le dessin est net : un sommet qui décide, une base qui touche le client et le matériel, et un milieu qui se vide. Un sablier.

Or l’entreprise a toujours préfiguré la société. L’usine a fabriqué la classe ouvrière ; le bureau a fabriqué la classe moyenne. Ce que l’entreprise invente, la société finit souvent par le vivre. Si l’entreprise prend la forme d’un sablier, la société pourrait bien suivre.

Un plan de départs ne prouve rien. C’est un indice. Et les indices méritent qu’on les suive.

La pente

L’indice n’est pas isolé. Depuis les années 1990, les économistes observent ce qu’ils appellent, avec leur sens habituel de la poésie, la polarisation de l’emploi : les métiers du milieu fondent, les deux extrémités tiennent. L’informatique avait commencé le travail ; l’IA l’accélère, sans même demander d’heures supplémentaires.

La raison est simple. Le milieu transforme une information en une autre : une consigne en procédure, des chiffres en rapport, une idée en code, et une réunion en une autre réunion. C’est exactement ce que la machine sait faire, sans fatigue, sans café et sans ordre du jour. Ce qui fond d’abord n’est pas le moins utile, mais le plus traduisible.

Le déjà-vu

On croit décrire l’avenir ; on décrit peut-être le passé. Pendant des siècles, la société a eu cette forme : des seigneurs en haut, des paysans en bas, et une poignée de clercs au milieu pour tenir les registres. Le progrès nous ramènerait donc au Moyen Âge, mais avec le wifi.

La classe moyenne n’est pas la nature des choses. C’est une parenthèse, ouverte par l’industrie, qui avait besoin de millions de contremaîtres, de comptables et d’employés. Nous l’avons prise pour une loi de la physique ; c’était un besoin de main-d’œuvre. Si l’IA n’en a plus besoin, la parenthèse peut se refermer. Ce ne serait pas une révolution, mais un retour, ce qui est toujours plus vexant.

Le relais qui ne désobéit pas

Une différence, pourtant, change tout. Les clercs, les soldats, les fonctionnaires étaient des hommes. Ils transmettaient les ordres, mais avec un défaut de fabrication précieux : ils pouvaient douter.

L’histoire est pleine de ces pannes salutaires. En février 1917, à Petrograd, des soldats reçoivent l’ordre de tirer sur la foule ; ils finissent par tourner leurs fusils dans l’autre sens, et un empire vacille. En novembre 1989, à Berlin, un officier de garde, débordé et sans consignes claires, ouvre la barrière ; un mur tombe sans qu’on l’ait vraiment décidé. Le pouvoir avait tout prévu, sauf l’homme au milieu.

C’est là le vrai rôle de l’étage intermédiaire, que ne mentionne aucune fiche de poste : freiner. Le fonctionnaire qui « égare » un dossier absurde, le cadre qui transmet l’ordre en oubliant la moitié, le contremaître qui ferme les yeux. On appelle cela de l’inefficacité. C’est souvent de la conscience, mal payée.

Remplacez ce milieu par une machine, et le problème disparaît, au sens où disparaît une alarme qu’on débranche. L’ordre descend intact, à la vitesse de la lumière, sans soupir ni pause-café. On n’a jamais vu un algorithme démissionner par conviction, ni signer une pétition, ni prendre un arrêt maladie diplomatique.

L’élite n’aurait alors même pas besoin de se séparer de la base. Elle resterait reliée à elle, par une interface parfaitement polie. Le relais idéal : il transmet tout et ne retient rien, surtout pas ses objections.

Qu’on ne se méprenne pas

Rien n’est écrit, et il serait un peu comique de prédire la fin de la société à partir d’un courriel des ressources humaines.

Une élite qui se coupe de la base scie d’ailleurs sa propre branche : elle a besoin de clients, et un client sans salaire a la fâcheuse habitude de ne rien acheter. Henry Ford l’avait compris avant tout le monde, ce qui ne l’empêchait pas d’être Henry Ford. Les sociétés gardent aussi des contre-forces : le vote, le droit, la concurrence entre puissances, et cette vieille manie humaine de ne pas se laisser faire.

Quant aux 60 000, ils sont éligibles, pas condamnés. Beaucoup resteront. La pente n’est pas une chute ; c’est une pente. Mais on n’a jamais vu une pente se redresser parce qu’on refusait de la regarder.

Le nouveau levier

Regardez qui l’on protège : ceux qui assurent la sécurité et font tourner l’infrastructure. Détail savoureux : la machine qui remplace le milieu a besoin d’électricité, de serveurs climatisés et de mains pour la réparer quand elle tousse. L’intelligence artificielle reste, pour l’instant, très dépendante d’une intelligence naturelle munie d’un tournevis.

Le levier n’a donc peut-être pas disparu. Il a simplement déménagé, du bureau vers la salle des machines. Ceux qui l’ont entre les mains ne le savent pas toujours, ce qui arrange tout le monde, sauf eux.

Un sablier a deux sens. Sa forme dit ce qui se resserre. Son sable dit le temps qui reste.

Questions pour la route

  • Mon métier consiste-t-il à décider, à toucher le client, ou à faire circuler l’information ?
  • Si le milieu se vide, par où les jeunes apprendront-ils à monter ?
  • Qui, demain, pourra encore dire non à un ordre ?
  • Et ceux qui entretiennent la machine savent-ils le pouvoir qu’ils ont entre les mains ?

Le sable coule encore. Reste à savoir ce que nous ferons avant qu’il ne soit tout en bas.

Sources : ChannelNews, Yahoo Finance (26 et 27.10.2026).

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