L’illusion du choix

L’individu vit dans une société qui lui répète qu’il est libre. Libre de choisir ses études, son travail, son mode de vie, ses opinions. Libre et donc responsable.

Pourtant, à mesure que l’observation s’affine, un malaise s’impose : cette liberté prend l’allure d’une mise en scène, et cette responsabilité celle d’une charge déplacée.

Le choix n’a pas disparu. Il a été scénarisé. L’individu est invité à décider, mais toujours à l’intérieur d’un périmètre défini à l’avance, entre des options déjà sélectionnées, selon des critères qu’il n’a pas choisis. Ce qui sort de ce cadre n’est pas interdit ; il est simplement impensable, invisible, disqualifié d’emblée. L’individu ne choisit pas le monde dans lequel il vit ; il choisit sa trajectoire à l’intérieur d’un monde déjà structuré sans lui.

Une fois le choix effectué, le décor disparaît. Il ne reste qu’une affirmation simple, presque brutale : le choix a été fait, la responsabilité est entière. Les contraintes économiques, sociales et institutionnelles s’effacent du récit. Tout devient individuel. L’échec n’est plus un problème structurel, mais une faute personnelle. C’est ici que quelque chose se fracture : une responsabilité est imposée sans que le pouvoir correspondant ne soit accordé.

La manipulation par le mensonge reposait sur une hypothèse implicite : l’individu est capable de comprendre, donc il faut lui cacher la vérité pour l’orienter. La domination contemporaine repose sur une hypothèse bien plus grave encore : l’individu serait incapable de comprendre la complexité du système. Il n’est alors plus nécessaire de mentir. Il suffit d’organiser l’environnement. Les décisions sont orientées par des options par défaut, des normes sociales implicites, des procédures opaques, une pression permanente à l’adaptation. L’individu conserve le sentiment subjectif de liberté, mais se voit privé de toute prise réelle sur le cadre.

Le message n’est jamais formulé, mais il est omniprésent : l’individu peut choisir dans le système, mais il n’est pas légitime pour décider du système. Jugé trop limité pour participer à la définition des règles, il reste néanmoins suffisamment responsable pour en assumer les conséquences. Trop incapable pour gouverner, mais assez responsable pour être sanctionné.

Cette forme de pouvoir est d’autant plus efficace qu’elle ne repose sur aucun mensonge frontal. Elle ne produit aucun scandale, ne laisse rien à révéler. Le contrôle s’exerce par l’architecture même du réel. Et parce que l’individu finit par intérioriser ces règles, il devient le gardien de sa propre soumission.

Cette logique est refusée.
Refus d’une liberté proclamée tout en niant la capacité de comprendre.
Refus d’une responsabilité imputée sans pouvoir réel.
Refus de la transformation de problèmes politiques en insuffisances personnelles.

L’individu ne demande pas l’absence de règles. Il demande le droit de comprendre, de questionner, de participer.

La liberté n’a de sens que si elle inclut un pouvoir réel d’agir. La responsabilité n’est légitime que si elle est proportionnée à ce pouvoir. Une société juste ne traite pas ses individus comme des enfants à orienter, puis comme des adultes à punir. La véritable émancipation ne commence pas par un meilleur choix, mais par la reprise de la main sur l’architecture des choix eux-mêmes.

L’individu ne peut consentir à une liberté qui exige l’ignorance du cadre même qui la rend possible.

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