L’asymétrie contestée : père, autorité et modernité
La question du père n’est pas d’abord une question de rôle social ni de répartition des tâches éducatives. Elle engage une compréhension plus profonde de la limite, de la responsabilité et de la transmission. Le père n’est pas seulement une figure familiale ; il incarne, à travers sa fonction, une manière de relier l’individu à un ordre qui le précède et le dépasse.
Cette fonction n’a jamais reposé sur la domination. Elle s’est historiquement structurée autour d’une responsabilité reçue plutôt que conquise, d’une autorité comprise comme charge plutôt que comme privilège. Le père n’est pas celui qui s’impose, mais celui qui répond : il assume pour d’autres ce dont il devra répondre, y compris lorsque personne ne le regarde.
Or, la société contemporaine semble avoir dissocié cette articulation. La figure paternelle n’est pas niée comme présence, mais sa légitimité symbolique est fragilisée. Toute parole structurante devient suspecte, toute limite est perçue comme une entrave, toute transmission comme une imposition. Pourtant, la responsabilité demeure. Le père reste comptable — moralement, juridiquement, parfois affectivement — sans disposer du cadre symbolique qui rend cette responsabilité pleinement assumable.
Ce déséquilibre produit une tension profonde. Lorsque la responsabilité est maintenue sans que le pouvoir correspondant soit reconnu, elle cesse d’être une charge juste et devient un poids silencieux. Le père se trouve alors placé dans une position paradoxale : trop limité pour participer à la définition des règles, mais suffisamment responsable pour en assumer les conséquences.
Cette situation révèle une confusion plus large sur la notion de liberté. Celle-ci tend aujourd’hui à être pensée comme absence de contrainte, alors qu’elle a longtemps été comprise comme capacité à se situer dans un ordre. La fonction paternelle participait de cette compréhension : elle introduisait l’idée que la liberté n’est vivable que lorsqu’elle est orientée, et que toute action s’inscrit dans une chaîne de conséquences qui dépasse l’individu.
Lorsque cette fonction s’efface, la limite ne disparaît pas. Elle se déplace. Elle devient intérieure, souvent culpabilisante, ou extérieure, impersonnelle et normative. L’individu est alors sommé de s’auto-limiter dans un monde qui lui affirme simultanément que tout est possible. La responsabilité devient purement individuelle, détachée de toute médiation, et donc profondément écrasante.
Il ne s’agit pas ici d’appeler à un retour en arrière ni de restaurer des formes d’autorité dépassées. Ce qui est en jeu est plus fondamental : la capacité d’une société à reconnaître que la responsabilité n’a de sens que lorsqu’elle est adossée à une légitimité, que la transmission suppose une asymétrie assumée, et que la limite n’est pas l’ennemie de la liberté, mais sa condition.
Ainsi comprise, la fonction paternelle n’est ni archaïque ni incompatible avec la modernité. Elle désigne une position exigeante, marquée par la retenue et la redevabilité, qui rappelle que l’individu ne se suffit pas à lui-même. Dans un monde oscillant entre excès et retrait, cette fonction ne s’impose pas par la force ; elle tient par la conscience de ce qui dépasse chacun.